Le projet de monnaie unique de la Cédéao, l’Eco, ramène au premier plan une question que la Guinée a été la première d’Afrique francophone à trancher : jusqu’où la souveraineté d’un État passe-t-elle par sa monnaie ? Dans une analyse publiée par Mediaguinee, Sékou Oumar Sylla retrace six décennies d’histoire monétaire guinéenne pour éclairer ce débat contemporain.
Une rupture née d’une négociation refusée
Le refus guinéen du 28 septembre 1958, seul territoire francophone à rejeter la Communauté proposée par de Gaulle, a entraîné une indépendance obtenue le 2 octobre 1958 et une rupture immédiate avec la France : retrait des archives, gel des avoirs, blocage des marchandises et arrêt des subventions.
Selon les archives de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), les nouvelles autorités ont d’abord cherché à demeurer dans la zone franc en négociant plus d’autonomie de gestion. Face au refus de Paris, la rupture monétaire s’est imposée. Annoncée à la conférence économique de Dalaba les 25 et 27 février 1960, elle se concrétise le 1er mars 1960 : le franc guinéen (GNF) remplace le franc CFA à parité un pour un, défini par un poids d’or de 0,0036 gramme, sous strict contrôle des changes. La Banque de la République de Guinée reprend les activités jusque-là exercées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, avant de devenir la BCRG le 27 juillet 1961, recentrée sur l’émission monétaire.
L’auteur souligne l’antériorité guinéenne : le pays a quitté la zone franc deux ans avant le Mali, dont le franc, créé le 1er juillet 1962, connaîtra deux dévaluations (1963, 1967) et une inflation atteignant 25 % en 1984, année de son retour dans la zone CFA.
L’opération Persil
Dès 1959, sur instruction de Jacques Foccart, le service secret français SDECE monte un plan de déstabilisation baptisé « opération Persil ». Il combine un soutien aux opposants exilés et la fabrication de faux billets de franc guinéen destinés à désorganiser l’économie. Maurice Robert, alors responsable du secteur Afrique du SDECE, a reconnu que l’objectif était de rendre Sékou Touré « vulnérable et impopulaire ». Certains vrais billets guinéens étant imprimés en Tchécoslovaquie, des faux fabriqués par les services français y auraient atteint une qualité comparable. L’auteur signale que les dates exactes de l’opération varient selon les sources, mais que le fond est corroboré par plusieurs témoignages.
Le syli, puis le retour au franc
Le 2 octobre 1972, le franc guinéen cède la place au syli — « éléphant » —, échangé à raison d’un syli pour dix francs, dans une économie planifiée. Coté autour de 22 à 24 unités pour un dollar à sa création, il se déprécie jusqu’à environ 340 sylis pour un dollar au milieu des années 1980, soit une perte de valeur d’environ 92 %.
La mort de Sékou Touré, le 26 mars 1984, précède de peu l’arrivée au pouvoir de Lansana Conté et Diarra Traoré le 3 avril 1984. La libéralisation engagée dès 1985 — prix libérés en mars, refondation de la Banque centrale en septembre — impose une dévaluation du syli d’environ 92 %. En janvier 1986, le syli est démonétisé et remplacé à parité un pour un par un nouveau franc guinéen, arrimé au dollar sur une base indicative de 300 GNF.
Autonomie contre ancrage : un bilan nuancé
La comparaison avec le franc CFA, partagé par quatorze pays, ne va pas dans un seul sens. En faveur de l’autonomie guinéenne : la BCRG ajuste sa politique selon le cycle national, largement dicté par les cours du fer et de la bauxite ; elle a pu dévaluer dès 1986 par décision nationale, quand la zone CFA n’a connu qu’une dévaluation en plus de quatre-vingts ans, celle de 1994 (50 %) ; et elle ne rend de comptes à aucune autorité étrangère depuis 1960. La réforme franco-UEMOA signée le 21 décembre 2019 a supprimé le dépôt de la moitié des réserves au Trésor français et la présence française dans les instances, même si l’économiste Ndongo Samba Sylla relève le maintien d’une personne rendant compte quotidiennement au Trésor.
À l’inverse, l’ancrage a permis à l’UEMOA une inflation moyenne d’environ 2 % entre 2000 et 2019, contre près de 10 % dans le reste de la Cédéao. « Le franc guinéen a permis à la Guinée de garder la main sur ses choix. Il ne l’a pas dispensée, et ne la dispense toujours pas, de les faire avec rigueur », écrit l’auteur.
Modernisation et débat régional
Les décennies suivantes sont surtout marquées par des émissions successives (1998, 2006-2008) et des coupures commémoratives en 2010 pour le cinquantenaire. L’inflation reste élevée et la monnaie continue de se déprécier, sans nouvelle rupture de régime. Après l’arrivée au pouvoir du colonel Mamadi Doumbouya le 5 septembre 2021, la Banque centrale a lancé le 22 juillet 2026 la plateforme de paiement instantané NimbaPay. En septembre 2025, la Guinée a obtenu sa première notation souveraine, un B+ de Standard & Poor’s, passé en perspective positive en mars 2026. C’est dans ce cadre que se pose la question de l’Eco, prolongeant, selon l’auteur, celle tranchée en 1960.